Le temps qu’il faut

Te souviendras tu de moi ?
130×97, acrylique sur toile

Présent depuis le années 90, naviguant à l’époque au sein d’une scène Parisienne chargée, n’étant ni stratège ni activiste, tout en prenant part à cette conversation sur le genre qui traçait son chemin vers l’avant-champ, le travail de l’artiste Edi Dubien, avec le recul, présageait  un rapport au monde, à la mémoire, et l’expérience de la fusion des deux, que d’autres productions mirent des décennies à saisir. Ses tableaux, ses dessins, dont certains furent montrés à Tokyo en 2019, et plus récemment ses sculptures, se penchent sur la formation de soi, fabriquée de parts distinctes, humain/végétal/animal, qui s’assemblent afin de narrer le récit d’une envie.

Ces dernières années ont vu l’émergence des penseurs de l’anthropocène, de la version Haraway 2:0, et grâce à cette ‘révélation’, elles arrivèrent à rattraper la poétique incandescente de son oeuvre. Sa palette le rapproche davantage de Luc Tuymans, qu’il admire, que d’un David Wojnarowicz (bien que les deux artistes aient amené la tristesse de leur enfance au sein de leur art). Mais c’est pour Durer (ses animaux), Mario Merz (les matériaux pauvres, les trouvailles organiques afin de fabriquer un abri) ou Joseph Beuys, et ce qui le résuscita dans une sphère faite de ces mythes qui survivent, qu’Edi exprime de l’amour.  Et nous permet ainsi une autre lecture de ces pratiques masculines ‘héroiques’, en y retirant les affects d’une théatralité surjouée qui contribue tant à ce plaisir prolongé que nous rencontrons devant de telles oeuvres. Il les dépouille de ce qu’elles pèsent dans l’histoire.

Il y a une dimension clairsemée de telles possibilités dans les tons discrets de ses tableaux, une évocation indéniablement Proustienne d’une enfance interdite à Paris, s’emparant plutôt d’une chronologie d’épisodes qui eurent lieu en Auvergne. Et qu’il narre de manière prolifique dans ce qui sera sa première exposition muséale, ‘L’Homme aux mille Natures’, qui devait se tenir au printemps 2020,et qui fut reportée au mois de Septembre de cette année, au Musée d’Art Contemporain de Lyon  (www.mac-lyon.com/mac/sections/fr/expo_a_venir/edi_dubien/).

Pascal Lièvre, artiste/critique/commissaire, soutient le travail d’Edi Dubien depuis des années. Il nous a fait l’amitié d’accepter que nous ajoutions ce texte qu’il a rédigé pour la prochaine expo de l’artiste à la Galerie Alain Gutharc à Paris (qui se tiendra également en septembre) et qui figure ici aux côtés de notre entretien avec Edi. Nous sommes ravis d’accueillir Pascal comme premier auteur invité, et sommes reconnaissants à Edi pour sa confiance et sa générosité.

S.

Voyage solitaire
280×180, acrylique sur toile


Texte de Pascal Lièvre pour l’exposition d’Edi Dubien à la Galerie Alain Gutharc

L’écologie n’a pas seulement pour objet le réchauffement climatique, le recyclage ou l’énergie solaire, elle n’a pas seulement à voir avec les relations quotidiennes entre humain.e.s et non-humain.e.s. Elle a à voir avec l’amour, la perte, le désespoir et la compassion. Avec la dépression et la psychose. Avec le capitalisme et ce qui pourrait exister après le capitalisme. Avec l’étonnement, l’ouverture d’esprit et l’émerveillement. Le doute, la confusion et le scepticisme. Les concepts d’espace et de temps. Le ravissement, la beauté, la laideur, le dégoût, l’ironie et la douleur. La conscience et la perception. L’idéologie et la critique. La lecture et l’écriture. La race, la classe et le genre. La sexualité. L’idée du moi et les étranges paradoxes de la subjectivité. Elle a à voir avec la société. Elle a à voir avec la coexistence[1].

Timothy Morton

Dans la Californie de la fin des années soixante-dix, des groupes d’hommes gays décident de tourner le dos à l’hétérocentrisme afin de redéfinir leur orientation sexuelle sous l’angle du paganisme et renouer ainsi avec une identité plus fluide. Ce sont les Radical Faeries, qui comme les écoféministes, vivent en communauté, se positionnent contre le patriarcat et veulent déconstruire collectivement les schèmes de la domination avec l’idée d’appréhender le monde autrement et faire apparaître une nouvelle écologie des relations entre humain.e.s et non-humain.e.s.

Ces communautés s’inspirent des spiritualités traditionnelles amérindiennes et se rassemblent périodiquement pour célébrer une des huit fêtes païennes de l’année dans des lieux appelés sanctuaires qui sont la plupart du temps des endroits isolés dans la nature. En posant les gestes d’une nouvelle relation avec le vivant, ces hommes ne veulent plus performer une masculinité hégémonique hétérocentrée toxique, celle que théorisent au même moment des chercheur.e.s australien.ne.s comme Raewyn Connell en créant le concept de masculinité hégémonique définie comme la configuration des pratiques de genre visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes[2].

Les Radical Faeris sont heureusement plus intéressé.e.s à jeter les bases d’une nouvelle écologie basée sur une meilleure relation avec ce que nous nommons idéologiquement la nature et que Donna Haraway nomme natureculture[3]. Ce sont les prémisses d’une écologie queer (Queer ecology[4]) où les différentes subjectivités sont envisagées à travers les relations qu’elles entretiennent les unes avec les autres, plutôt qu’en rapport à un référant anthropocentrique.

Depuis l’enfance, Edi Dubien construit un lien privilégié avec les autres expressions du vivant non-humain.e.s, les animal.e.s et les végétal.e.s. Il a pu trouver réconfort et compréhension à leurs côtés quand les humain.e.s le rejetaient car son corps ne répondait pas aux critères normatifs de représentation de la masculinité en cours dans la société. Edi Dubien apprit alors que les humain.e.s étaient enfermé.e.s dans des représentations étroites et qu’elles étaient prêtes à les imposer avec une violence sans limite.

C’est lors de ses fugues dans la nature qu’il a appris à panser ses blessures et construire, une masculinité respectueuse des autres formes du vivant, très éloignée de la norme imposée par les dominant.e.s. Il a appris dans ces moments privilégiés que la nature n’était pas cet endroit qui séparait les humain.e.s des autres vivant.e.s mais bien au contraire, un espace plein de ressources et de diversité où tout est interconnecté. Le contraire même de ce que la science a décrit pendant des siècles, en affirmant comme fait naturel l’ordre patriarcal sur la base duquel l’espèce humaine se serait constituée comme communauté, au nom de son caractère de miroir de la nature.

C’est un tout autre miroir que nous tend Edi Dubien dans ses dessins, peintures et sculptures où nous percevons autant de figures excentrées et mobiles d’une autre humanitérejetant l’idée d’un sujet cohérent comme origine mais cherchant plutôt un langage commun pour de nouvelles connexions avec les autres expressions du vivant.  Les expositions d’Edi Dubien sont des espaces où la dénaturalisation des catégories binaires héritées de la modernité opère au profit d’une invraisemblable multitudes de formes et récits spéculatifs. Apparaissent alors des alliances qui interrogent notre capacité à construire des relations qui ne soient plus fondées sur un rapport de domination anthropocentré. 

Les corps des jeunes hommes fusionnent avec des fougères dans un territoire où les animal.e.s nous apparaissent parfois fardé.e.s, ou vêtues avec des vêtements humain.e.s. Une mimèsis qui opèrent dans tous les sens, puisque les corps humain.e.s se végétalisent, que les animal.e.s s’humanisent ou que les végétal.e.s s’organisent. Si nos corps comme notre sexe ou notre genre sont construits, il suffit peut-être d’en modifier les matérialités pour que de nouvelles corporéités apparaissent et reformulent enfin une autre relation au vivant.


[1] The ecological thought, Timothy Morton,  Harvard University Press, 2010,LaPenséeécologique, Timothy Morton, traduit de l’anglais par Cécile Wajsbrot, éditions Zulma, février 2019

[2] R.W. Connell, Masculinities, Cambridge, Polity Press; Sydney, Allen & Unwin; Berkeley, University of California Press, 1995

[3] Donna Haraway dessine une nouvelle position qui rejette la dichotomie occidentale nature/culture car nature et culture sont si étroitement liées qu’elles ne peuvent être séparées.

[4] « Le terme “écologie queer” fait référence à une constellation de pratiques interdisciplinaires qui visent, de différentes manières, à perturber les articulations discursives et institutionnelles hétérosexistes dominantes de la sexualité et de la nature, et aussi à réimaginer les processus évolutifs, les interactions écologiques et les politiques environnementales à la lumière de la théorie queer. » Sandilands, Catriona Queer Ecology : Keywords for environmental studies » NYU Press 

Les beaux colliers pour les enfants sages
130×97, acrylique sur toile


Entretien avec l’artiste

1ière partie

1. Peux tu citer les principaux thèmes de ton travail, et signaler le moment lorsque tu as eu envie de le montrer? (ce désir venait-il de toi ou est-ce qu’une personne t’a encouragé à le faire?) Ta première exposition s’est tenue en quelle année?

Mon travail tourne autour de ma vie, ce que j’observe, mes sensations, mon ressenti, ce qui m’entoure. Il évolue en même temps que moi. J’aborde les choses de biais. C’est, à mon sens, un bon moyen pour évoquer l’idée de transition, que ce soit la mienne ou celles de la vie en général. J’ai toujours eu envie d’etre artiste et d’exposer, mais cela a été compliqué vu ma situation. Personne ne m’a jamais encouragé a le faire. Ce désir vient de moi, comme une affirmation de moi, pour trouver cette façon d’être avec les autres Ma première exposition au début des 90’s était dans un show room de mode qui s’appelle Totem où des collectionneurs m’avaient invité.

2. La nature occupe une place importante dans ton travail, mais non au sens de ‘paysage’ . Comment s’est constitué ce lien, et comment le décrirais tu? 

Quand j’étais petit, j’allais en vacances souvent chez mes grands-parents en Auvergne au pied du Puy de Dôme. C’est là que le lien c’est construit. C’est l’histoire d’amour d’un enfant et sa grand-mère. Elle m’appelait mon petit chéri. J’arrivais de paris où je n’étais pas très heureux. C’est dans les champs que je me suis révélé et où j’ai pu faire des alliances, où je me suis senti libre et heureux. Les animaux de la forêt, les plantes, les arbres, tout était extraordinaire pour moi. J’ai pris conscience que je faisais partie de la nature. Elle n’est pas extérieure a moi. J’ai toujours rêvé de la nature et de ce lien d’amour.

3. La France (ou les penseurs de langue française) a produit divers penseurs autour d’enjeux écologiques, de l’anthropocène, de Bruno Latour à Philippe Descola, Vinciane Despret, plus récemment Emmanuele Coccia. Est-ce que cela nourrit ton travail ou crois tu que tu serais plus proche d’artistes contemporains qui ont amené la nature dans leur oeuvre (je pense à bien des Anglo-Saxons, Hockney, Tuttle, Goldsworthy, Richard Long…)

Je ne pense pas que cela nourrisse mon travail. Par contre, c’est un bonheur de voir et de lire les œuvres. Ma vie alimente mon travail : les ruptures de l’enfance, la recherche de liberté en tant qu’enfant, la recherche de reconnaissance et le rejet qui va avec, les liens affectifs avec la nature, les animaux, leur instinct, l’intelligence d’un monde dont nous faisons partie.

4. Les contes pour enfants, une idée de littérature de jeunesse sont également présents dans ton travail. Quel conte t’a marqué tout d’abord, et quel fut le premier auquel tu as fait allusion dans une pièce? 

L’Oiseau bleu de Marie Christine d’Aulnoy , les contes d’Andersen, Colargol et, plus tard, Peau d’Ane, Toujours des histoires où il était question de prince ou de princesse ou de transformation. Mais je ne me sers pas de contes pour mon travail. Je ne suis pas dans l’illustration. Ce sont des images, des métaphores que j’emprunte pour dire ma propre histoire.

5. Quel support/médium privilégies tu? Tu t’es mis également à la scultpture, tu as fait un peu de vidéo. A Tokyo, le public auras vu quelques dessins, un tableau. Abordes tu des thèmes différents lorsque tu changes de support? 

Je n’ai pas encore réalisé de vidéo, mais j’ai très envie de faire des films. Rien ne change malgré le support ou la technique. Je n’ai pas de medium de prédilection particulier. J’aime autant travailler sur des grands formats que sur de petits dessins, dans des gestuelles différentes. Passer d’un médium à un autre, de la 2D a la 3D et inversement, me donne beaucoup de liberté et de vivacité d’esprit et de pensée. A Tokyo, je n’ai pas encore exposé tout ce que j’aurai aimé. Peut-être un jour,

6. Je voulais te poser une question sur comment tu as représenté une réflexion sur la transition, en passant d’une dimension de genre à un enjeu plus organique, inter-espèces. Comment en es tu venu à ces nouvelles incarnations? (ici une référence ‘populaire’: je ne sais si la culture des comics fut importante pour toi, mais je me demandais si tu connaissais un personnage paru dans les années 80-90 chez DC Comics, qui a pour nom Swamp Thing?).

Je ne connais pas Swamp Thing. Je ne sais pas trop comment répondre a cette question. Je ne réfléchis pas, si je peux dire ça comme ça. Je suis à l’écoute de ce que je sens, de ce que je ressens. Le ressentir est pour moi très important. Mon travail est au plus proche de moi. Je n’intellectualise rien. Je cherche seulement à être au plus juste. Il n’y a pas d’enjeu organique. Ce sont les liens que je ressens. Je pars de ce qui me touche au plus proche de moi et j’essaye d’aller à l’essentiel, d’être en dialogue avec mon travail pour au delà de moi, faire passer un message.

2ième partie

1. Qui apprécies tu le plus dans l’histoire de l’art et pourquoi?

J’ai une vision romantique je crois et j’aime les oeuvres engagées. J’aime Durer , Douglas Gordon , Gina Pane ,Luc Tuymans , Mario Merz , Kounellis ,Joseph Beuys , Rembrandt , il y en a tellement que j’aime , comment choisir ? J’aime l’art brut aussi et l’art populaire

2. Tes figures apparaissent souvent seules dans tes tableaux (bien qu’entourées d’autres espèces). Que veut dire ‘être seul.e’ selon toi?

La solitude c’est quelque chose que je connais, par mon enfance et ma vie après. Ce que cela veut dire ? Exprimer toujours ce que l’on ressens.

3. (une question un peu big bang) : un lichen est un organisme composé de deux espèces distinctes, algues et champignons. Si tu pouvais fusionner avec une autre espèce, laquelle choisirais tu et pourquoi?

Je ne sais pas. J’ai déjà l’impression de fusionner avec ce qui m’entoure… Pour fusionner je pense qu’il faut déjà bien connaitre son espèce, qu’elle soit botanique ou animale. J’ai toujours eu le sentiment d’être un peu tout ça, sans les connaitre d’une façon scientifique. Nous nous ressemblons finalement. Nous sommes en vie et, que l’on soit végétal ou animal, vie veux dire communication, instinct de survie , vivre tout simplement.

4. si tu pouvais passer une journée avec le toi d’un autre âge, quel âge prendrais tu pour ce présent, et comment votre journée se déroulerait-elle? 

Non , je pense que j’aurai trop de peine 

5. Crois tu que les enjeux queer soient les mêmes d’une culture à l’autre à travers le monde ou qu’elles sont distinctes selon les cultures? De même pour les pratiques artistiques qui abordent ces thèmes d’une région à l’autre, en as tu fait l’expérience?

Tu me demandes si je le suis ? c’est comme si tu me demandais « y a t il un soleil dans le ciel ? ». Le queer n’a que peu de choses a voir avec la transidentié. Tu choisis d’être queer, tu ne choisis pas d’être trans.

6. Que penses tu des enfants? et comment ils sont représentés dans l’art?

Les enfants ? je trouve qu’on ne leur donne pas assez souvent les clefs pour grandir et être libres. Nous sommes toujours les mêmes quel que soit l’âge. Il me semble que l’on utilise trop les enfants même dans l’art sans parler du propre enfant qui est dans nous

7. As tu une couleur principale pour ton travail, et si oui, quelle partie du corps s’y prête le mieux?

Du délavé comme l’esprit

EDI DUBIEN

AVRIL 2020

Edi Dubien

Edi Dubien on Herstory

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